
Avant même d’être intriguée par le jeu, c’est l’origine de Deer & Boy qui interroge. Le jeu est développé par le studio français (cocorico !) Lifeline Games. Le studio est fondé en 2021 par une petite équipe d’une dizaine de personnes. Ce jeu est vraisemblablement leur premier projet d’envergure, un projet qui pourrait paraître ambitieux pour un studio dont le grand public ignore jusqu’à son existence.
À l’édition, le label montpelliérain (l’occitana erauresa que soi fa la fèsta*) Dear Villagers a déjà fait ses preuves ces dernières années sur la scène indépendante française en ayant soutenu des productions comme The Forgotten City (dont vous pouvez trouver l’avis de Vibromaster), ScourgeBringer ou encore Caravan SandWitch.
La double filiation française se ressent dans l’identité même du jeu qui mise davantage sur la direction artistique et la narration symbolique que sur le spectaculaire. Dès les premières secondes, Deer & Boy affiche la volonté de proposer une aventure contemplative portée par une forte sensibilité.
*L’occitane héraultaise que je suis fait la fête
Une aventure contemplative
Deer & Boy est un de ces jeux qui marquent. Parfois, il est difficile d’expliquer ce qu’une aventure virtuelle réveille en nous mais ce jeu fait partie de ces expériences qui cherchent à toucher quelque chose de profond, sans pour autant vouloir nous renverser totalement.
Dès les premières minutes, j’ai été transportée par l’univers visuel d’une douceur incroyable. Les couleurs sont apaisantes et les animations sont pleines de finesse dans un décor délicat. L’atmosphère est épurée, onirique et on y progresse comme dans un rêve sans trop savoir où l’on va mais en sachant que chaque chose a son importance. Mais cela n’est pas toujours le cas, pour toute lumière il y a l’obscurité ; pour tout rêve il y a des cauchemars qui ne manqueront pas de complexité visuelle.
La direction visuelle s’accompagne d’une narration suggestive. Pas de longs dialogues, ni même de longues cinématiques. Personne ne nous explique les détails de l’histoire de ce petit garçon, pourquoi il fuit. C’est un peu déroutant quand la plupart des jeux nous bombardent de dialogues constants, de personnages qui parlent pendant que l’on joue (l’adepte de Genshin Impact que je suis ne supporte plus les interventions constantes de Paimon). Il m’a fallu un certain temps pour accepter cette absence de paroles et comprendre que le jeu préférait laisser place à l’émotion plutôt qu’aux mots. Parce que malgré le silence, les événements restent lisibles et on comprend au fur et à mesure ce qui se déroule.
Au cœur de l’aventure se trouve la relation entre le garçon et le faon. L’alliance humain/animal est sans doute l’essence même de ce jeu. Les deux personnages développent une complicité au fur et à mesure des étapes franchies. Les mécanismes du gameplay participent activement à cette union car rapidement l’un ne peut progresser sans l’autre. Chaque action commune renforce le lien et donne une dimension émotionnelle supplémentaire à la progression (du jeu et de leur relation).
Cette relation m’a particulièrement touchée. Elle évoque la solidarité mais surtout la confiance qu’il faut construire rapidement. Le cerf n’est pas un simple compagnon (comme Paimon… oui, vous aurez compris que ce personnage me fa cagà), il devient progressivement acteur essentiel du récit et, à mon interprétation, le prolongement émotionnel du garçon.


Le cerf, un guide spirituel
La relation homme animal donne beaucoup de profondeur à une aventure qui aurait pu se contenter d’un simple parcours initiatique.
Dans de nombreuses cultures et nombreux récits, l’animal est associé à la sagesse, la spiritualité, la renaissance mais aussi – et ce qui nous importe ici – le passage d’un état à un autre.
Ayant grandi avec Harry Potter, la symbolique du cerf a largement fait écho à ce que je connaissais déjà. Tout au long de l’aventure, le garçon ne parle jamais mais le cerf non plus ; ils se comprennent mutuellement. Alors qu’au début, le faon a besoin du garçon pour le porter, la tendance s’inverse très rapidement. Le cerf est celui qui accompagne le jeune héros dans une traversée physique mais surtout psychologique. À plusieurs reprises, le cerf donne l’impression de connaître le chemin avant même que le garçon ne le comprenne lui-même. Il est celui qui avance lorsque le doute s’installe, celui qui aide à franchir les obstacles qui paraissent insurmontables et surtout, il est vraiment mignon !
Dans mon interprétation, le cerf est la projection du monde intérieur du garçon. Son courage, sa part instinctive qui le pousse à avancer malgré la peur prend forme sous l’apparence de l’animal : de même que le patronus d’Harry l’aide à repousser les ténèbres. Ma lecture se fonde aussi sur la thématique des démons intérieurs qui apparaissent dans le dernier tiers de l’histoire. Les dangers que l’on percevait jusqu’à présent comme extérieurs deviennent de plus en plus internes. Et dans cette interprétation, le cerf devient la manifestation de la force intérieure. Le fait que le faon ne libère sa puissance qu’avec le petit garçon appuie cette théorie. Cette lumière qu’il vient puiser dans le cerf l’empêche de sombrer et de rester bloqué comme le montre la vidéo ci-contre.
Le choix du cerf n’est donc pas anodin ; dans l’imaginaire collectif le cerf étant lié à la noblesse, il ne cherche pas l’affrontement direct. Sa présence apaise davantage qu’elle ne domine. Cela fait écho à la philosophie globale du jeu : privilégier l’émotion, l’introspection et la poésie plutôt que la violence ou l’action pure.
Cette relation est touchante parce que l’on ne sait jamais si le cerf est un compagnon réel, un protecteur spirituel ou une métaphore psychologique. Il est peut-être et sûrement tout à la fois. Dans la plupart des œuvres poétiques la réponse importe moins que l’émotion qu’elle suscite. Le cerf, c’est cette petite lumière qui nous aide à avancer lorsque nos propres démons cherchent à nous arrêter.
Une progression construite intelligemment
Le développement de Deer & Boy adopte, comme de nombreux jeux narratifs modernes (le cas de Limbo du studio Playdead), une réalisation en 2,5D. Les déplacements sont donc latéraux dans un univers lui-même composé en 3D. Ce choix offre une profondeur visuelle et les décors gagnent en relief pour rejoindre la portée contemplative du jeu.
Mais au-delà de l’esthétisme, la réalisation influence régulièrement la progression. Plusieurs fois, je me suis retrouvée perdue en ne comprenant pas où était le chemin à suivre car les développeurs se sont amusés à jouer avec la perspective et les différents plans des décors. Il faut parfois grimper sur un rocher qui se situe derrière nous, changer de niveau de lecture de l’espace ou observer plus finement l’environnement qui laisse des indices dissimulés. Cette manière de guider le joueur est subtile et participe au charme de l’aventure qui nous invite à voir au-delà de ce que l’on voit, de chercher toujours plus de détails, plus de profondeur.
La progression est rythmée par des niveaux scéniques où l’avancée des personnages est freinée par de petites énigmes. Celles-ci ne sont en rien bien difficiles mais la variété des mécanismes est suffisante pour maintenir l’intérêt jusqu’au bout. Les niveaux fonctionnent par tâtonnement : on observe, on déplace, on saute, on échoue, ou pas, mais on comprend comment passer à la scène suivante. Dans la quasi-totalité des mécanismes, il faut allier les compétences des deux personnages pour arriver à nos fins. Elle renforce d’autant le lien narratif entre les personnages puisque leur coopération est indispensable.
Le gameplay est simple à prendre en main. Les commandes répondent bien et les mécaniques sont introduites progressivement. En revanche, le timing a très souvent son importance. Rien d’insurmontable, je rappelle que le jeu est PEGI 12, notamment pour les quelques scènes où le garçon est en danger mais aussi des thèmes complexes comme la fugue, la mort ou encore des scènes qui peuvent être émotionnellement intenses. Mais dans les scènes finales, la rapidité de la progression nécessite plusieurs essais pour être minutieux. Ces moments restent rares pour ne pas casser le rythme contemplatif de l’aventure.
La simplicité du gameplay sert finalement le propos du jeu : les développeurs ont choisi de privilégier l’immersion émotionnelle dans un jeu de plateforme en 2,5D qui laisse apprécier toute l’esthétique du jeu.










Une histoire libre d’interprétation
Pendant une bonne partie du jeu, je me suis régulièrement interrogée sur l’objectif et les raisons de la fuite du garçon. Comme déjà dit, il n’y a peut-être pas de réelles réponses ou du moins, chacun peut trouver la ou les siennes.
À une époque où les jeux nous prennent par la main en nous expliquant chaque détail, en plaçant des aides pour les commandes, Deer & Boy fait le pari inverse. Le joueur doit interpréter, imaginer, construire lui-même une partie du récit.
Tout au long du voyage, de multiples indices sont disséminés mais rien n’est explicitement formulé. Nous ne sommes pas simplement spectateurs, nous participons activement à l’interprétation. L’absence de dialogues joue d’ailleurs un rôle essentiel dans cette construction. Notre attention est maintenue sur les gestes, les regards, les bruits, les déplacements. Et tout prend une importance considérable : nous sommes libres de transposer notre propre sensibilité et notre propre lecture des événements. Cette part de subjectivité donne à Deer & Boy une richesse que l’on ne trouve pas dans les grosses productions.
Sans révéler les éléments les plus importants du scénario, les démons intérieurs résonnent tout au long de l’aventure. Les épreuves traversées par le garçon prennent une dimension symbolique et plusieurs séquences m’ont marquée par leur capacité à évoquer des émotions complexes avec des moyens narratifs inhabituels.
J’ai trouvé cette représentation pleine de poésie. Le jeu aborde des sujets universels liés aux peurs, aux blessures et aux difficultés que chacun peut rencontrer au cours de sa vie mais toujours avec une immense délicatesse. Jamais moralisateur, jamais pesant, le jeu suggère plus qu’il n’explique. Cette retenue rend son message d’autant plus puissant et personnel.
Un spectacle final éblouissant pour une conclusion bouleversante
Je n’ai eu de cesse que de vanter la douceur et la délicatesse de Deer & Boy mais l’accélération dans les dernières séquences m’a renversée ! Entre le rythme effréné de notre course, le timing des sauts et les décors cauchemardesques, les enjeux deviennent plus importants et la mise en scène gagne en ampleur.
Ces scènes finales sont visuellement époustouflantes. Les décors prennent une dimension presque grandiose tout en conservant l’identité artistique douce et poétique. Le contraste entre la sérénité du début et l’intensité de cette dernière ligne droite fonctionne admirablement bien. On sent que l’on approche du dénouement après ce long cheminement émotionnel.






Un des éléments dont j’ai le moins parlé – hormis par le silence – c’est l’ambiance sonore qui pourtant mérite d’être soulignée. Volontairement épurée durant toute l’aventure, elle semble avoir eu une attention particulière. La musique et les effets sonores accompagnent les émotions avec beaucoup de justesse. Jamais l’ambiance sonore ne vient prendre le dessus sur les émotions véhiculées par les images. La sobriété auditive contribue largement à l’immersion et renforce la portée des moments les plus marquants.
La fin du voyage arrive et invite à regarder rétrospectivement tout ce qui a été traversé sous un nouvel angle. La compréhension globale du récit ne se fait pas nécessairement de manière immédiate ou totalement rationnelle. Elle se construit plutôt à travers un processus introspectif : la fin se comprend autant qu’elle se ressent.







- Une direction artistique poétique
- un gameplay accessible
- Un récit ouvert à l'interprétation
- La bande-son incroyable
- absence de possibilité de rejouabilité
- difficultés pour l'obtention des succès en une run
Rarement un jeu indépendant m’aura laissé une impression aussi durable après avoir posé la manette. Deer & Boy ne cherche pas à impressionner par une complexité mécanique ou par un scénario hors norme. Sa force réside ailleurs : dans sa capacité à faire naître des émotions, à évoquer des thèmes profondément humains et à laisser au joueur l’espace nécessaire pour se les approprier. Sa poésie visuelle, la relation touchante entre le garçon et le cerf, son récit ouvert à l’interprétation et son final particulièrement inspiré en font une aventure mémorable. Une œuvre sensible, parfois mystérieuse, mais constamment sincère qui démontre qu’il est encore possible de raconter beaucoup avec très peu de mots. Sensible et sensibilisée aux démons intérieurs, aux combats invisibles qui se jouent tous les jours chez certains êtres humains, j’ai apprécié la manière dont ces luttes sont représentées sans pour autant en atténuer la difficulté ou la portée émotionnelle.
Merci à l’éditeur de m’avoir laissé l’opportunité de tester ce jeu que je ne manquerai pas de recommander à celles et ceux qui cherchent un peu de poésie et d’aventure.



