Avis – Crushed in Time : Sherlock Holmes dans le code source

Je ne m’attendais pas à prendre une claque en attrapant un tiroir. C’est pourtant ce qui m’est arrivé dans Avis Crushed in Time, dès les premières minutes passées en compagnie de Sherlock Holmes et du docteur Watson. J’avais pourtant un a priori, méfiant que j’étais à l’idée de retrouver ces deux personnages découverts dans le brillant There Is No Game: Wrong Dimension. Six ans après ce jeu qui s’amusait à nier sa propre existence, Draw Me A Pixel remet le couvert avec un spin-off indépendant. Et je dois dire que mon petit doigt m’annonçait un risque de suite opportuniste. Mon petit doigt s’est trompé.

J’ai plongé dans cette aventure sans avoir besoin de ressortir There Is No Game de ma bibliothèque Steam. Le studio français a eu la bonne idée de rendre cette histoire autonome. Oui, on retrouve ce duo improbable croisé dans le chapitre 2 du jeu de 2020, mais tout est pensé pour que le nouveau venu ne se sente jamais perdu. Les habitués auront simplement ce petit sourire en coin lorsqu’ils reconnaîtront certains clins d’œil, mais l’essentiel est ailleurs.

L’aventure démarre à Londres, au 221B Baker Street, dans un style cartoon coloré et anguleux qui m’a immédiatement rappelé les grandes heures des point-and-click LucasArts. Watson reçoit une lettre d’une certaine Emma, qu’aucun des deux ne connaît, et les voilà partis pour ce qu’ils qualifient eux-mêmes d' »incroyable aventure ». Jusqu’ici, rien de bien révolutionnaire, me direz-vous. Sauf que le jeu bascule rapidement dans une folie narrative que je me garderai bien de spoiler, tant la découverte fait partie du sel de l’expérience.

avis Crushed in Time : le duo de détective est de retour

Avis Crushed in Time : Quand l’élastique devient logique

C’est la mécanique centrale qui m’a d’abord intrigué, puis totalement conquis. Oubliez le simple clic traditionnel : ici, tout se joue dans la tension d’un élastique. Imaginez que vous saisissiez un tiroir avec votre souris, que vous tiriez vers la gauche comme pour bander un arc, et qu’en relâchant, le tiroir s’expulse vers la droite. Cette physicalité change tout le rapport au décor. On attrape les objets, on les étire, on les relâche. Parfois pour ouvrir une porte, parfois pour balancer un objet à travers la pièce, parfois pour baffer Sherlock Holmes, parce que franchement, il le mérite souvent.

Ma plus grande crainte était la redondance. Une mécanique aussi singulière pouvait-elle tenir plusieurs heures sans lasser ? La réponse est oui. Draw Me A Pixel fait preuve d’une intelligence de game design qui force le respect. Les développeurs renouvellent constamment les situations, trouvent des variations inattendues à cette simple action d’attraper-relâcher. On découvre l’éjection, la rotation, le timing précis, autant de déclinaisons qui évitent toute monotonie. J’ai rarement ressenti cette satisfaction de voir un concept simple poussé aussi loin dans ses retranchements créatifs.

J’ai rarement ressenti cette satisfaction de voir un concept simple poussé aussi loin dans ses retranchements créatifs.

Pour les réfractaires aux point-and-click, rassurez-vous : un système d’indices progressifs est là, en héritage direct de There Is No Game. Un ou plusieurs indices par élément interactif, qui ne donnent jamais la solution clé en main mais orientent la réflexion. J’ai dû y recourir à quelques reprises, notamment sur des puzzles où la logique des développeurs m’échappait totalement. Ce n’est pas intrusif, c’est optionnel, et c’est exactement comme ça que ce genre de système devrait toujours être conçu.

Sherlock Holmes & Watson dans Crushed in Time

Un humour méta qui brise le quatrième mur

Si vous avez connu les LucasArts de la grande époque, vous retrouverez ici cette même tendresse pour le nonsense. Sherlock Holmes est un imbécile imbu de lui-même, capable de s’attribuer le mérite d’une situation résolue alors qu’il n’était même pas dans la pièce. Watson n’est pas en reste, oscillant entre couardise et colère mal contenue. Le duo fonctionne à merveille, porté par un doublage anglais impeccable qui donne vie à des dialogues savoureux.

J’émets toutefois une réserve : l’absence de VF. Pour un studio français, c’est un choix que je comprends économiquement, le doublage coûtant une petite fortune, mais qui reste frustrant. Microsoft n’a pas cette excuse, Draw Me A Pixel, si. L’anglais reste accessible, porté par des voix claires et un rythme qui facilite la compréhension, même pour les moins anglophones d’entre nous.

Le duo Sherlock et Watson fonctionne à merveille.

Mais là où le jeu brille vraiment, c’est dans son rapport au méta. Là où There Is No Game jouait avec l’interface et le narrateur, Crushed in Time s’amuse avec le processus de création lui-même. Nos héros voyagent dans le temps, mais pas chez les dinosaures. Ils voyagent entre les versions de leur propre jeu : alpha 0.1, alpha 0.2, prototypes divers. On y croise des murs sans textures, des hitbox visibles, des placeholders qui interrogent les personnages. C’est drôle, intelligent, et surtout jamais prétentieux.

Avis - Crushed in Time : Sherlock Holmes dans le code source

Une fin au goût un peu amer

Si vous possédez un Steam Deck, foncez. J’ai testé le jeu à la fois sur PC avec souris et sur l’écran tactile du Deck, et je dois reconnaître que l’expérience portable tactile apporte un vrai plus. Le geste d’attraper-relâcher prend tout son sens avec les doigts, dans une fluidité que la souris reproduit très bien mais sans cette sensation de manipulation directe. Le jeu n’est pas gourmand, il tourne impeccablement sur la machine de Valve. Une recommandation sans réserve pour les joueurs nomades.

Côté durée, j’ai bouclé l’aventure en un peu plus de six heures. Un format idéal pour un point-and-click humoristique : assez long pour développer ses idées, assez court pour ne jamais s’essouffler. Ou presque.

Le jeu est une merveille sur Steam Deck.

Car voilà, il faut que je sois honnête jusqu’au bout. Les trois quarts du jeu sont un sans-faute, un régal d’inventivité et de rythme. Mais la dernière heure m’a laissé un goût amer. Un passage que je ne spoilerai pas, impliquant une référence à un certain jeu, m’a semblé inutilement poussif. Les énigmes s’enlisent, le rythme patine, et cette fin pesante tranche avec l’énergie déployée jusque-là. C’est dommage, ce n’est pas rédhibitoire, mais j’aurais aimé que l’aventure se termine sur la même note d’excellence qui l’a portée pendant l’essentiel de sa durée.

Avis - Crushed in Time : Sherlock Holmes dans le code source
Fiche Test
ÉditeurDraw Me A Pixel
DéveloppeurDraw Me A Pixel
Date de sortie10 juin 2026
PlateformesPC
PublicNC
Fourni par l'éditeurOui
Testé surPC & Steam Deck
Temps de jeu6h
Points positifs
  • +Une mécanique élastique d'une inventivité rare
  • +Un humour méta brillant
  • +Des dialogues savoureux
  • +Une direction artistique cartoon pleine de charme
  • +Une excellente adaptation sur Steam Deck
  • +Un système d'indices bien dosé
Points négatifs
  • Une dernière heure poussive
  • L'absence de VF
Note
16/20

Je ne peux que vous recommander Crushed in Time. Il y a dans ce jeu une vitalité créative trop rare pour être ignorée. Draw Me A Pixel prouve une nouvelle fois qu’un studio français peut tutoyer l’excellence en matière de point-and-click, d’humour et de narration méta. J’attends déjà leur prochaine folie.

Noopinho
Noopinho

Explorateur du paysage vidéoludique et grand dévoreur de RPG (quand j'ai le temps).