La première fois que j’ai collé une claque à un passager, je ne regardais plus la route. Il mangeait, c’était interdit depuis deux arrêts, et le règlement intérieur de Thank You Bus Driver ne laisse pas vraiment le choix : on se retourne, on tend le bras, on frappe, et on découvre une seconde trop tard ce qu’il y a devant le pare-brise. C’est absurde, c’est méchant, et c’est exactement le genre d’idée que j’attends d’un petit jeu signé Double Fine.
Quatre heures de conduite plus tard, le bilan est plus nuancé que cette première baffe ne le laissait espérer. Il y a des soirs où ce bus m’a fait rire tout seul devant mon écran, et d’autres où j’ai eu l’impression de refaire le même trajet pour la dixième fois.
Chapitrage
Thank You Bus Driver, le bus le plus poli de la ville
Le contrat de départ est d’une simplicité désarmante : conduire en vue subjective, prendre des passagers, les déposer d’un point A à un point B dans le temps imparti. Sauf que la paie n’est pas en argent. Elle est en remerciements, des « thank you » que les passagers lâchent à la descente, et c’est la seule monnaie qui compte. Voilà le Crazy Taxi décalé que Double Fine a mis sur la table, avec un bus à la place du taxi et la politesse à la place du fric.
Ce qui frappe d’abord, c’est la gueule du jeu. Tout est en noir et blanc, dessiné au trait d’encre, avec des contours épais, des hachures et des personnages difformes aux gros yeux. Le tableau de bord fait office d’interface : le chrono, le nom de l’arrêt et le thank-o-meter sont vissés dans le bus, pas posés par-dessus l’image. Et le décalage ne s’arrête pas au trait : une parodie du célèbre monstre des bois paie son trajet en glissant une pièce avec ses pieds, et il y a un poisson dans un micro-ondes sur une banquette.
Le bus le plus absurde de l’année, et il ne coûte même pas le prix d’un sandwich.

Quinze arrêts et une carte qu’on finit par connaître par cœur
Une journée de travail, c’est quinze arrêts, dans un ordre aléatoire, et il faut atteindre 1500 thank you pour voir la fin de l’aventure. En se débrouillant bien, avec les bons bonus, un run rapporte autour d’une centaine de remerciements. Le calcul est vite fait : la boucle tourne une bonne quinzaine de fois avant le générique, et c’est elle qui termine le titre, pas une révélation scénaristique.
Il n’y a qu’une seule carte, et c’est à la fois le reproche et l’attrait de la chose. Au début, on cherche sa route, on rate des virages, on peste. Puis on apprend les raccourcis, on sait que tel arrêt correspond à tel chemin, et on n’a même plus besoin de regarder la carte. Les objets attribués en début de partie sont aléatoires, et un monsieur un peu louche en imperméable monte dans le bus quatre ou cinq fois par run pour proposer d’en choisir un nouveau. Certains doublent les thank you si on atteint l’arrêt suivant sans accident, d’autres font accélérer quand on percute des poubelles.
La pluie et les runs de nuit viennent ajouter un peu d’aléatoire, sans vraiment changer le gameplay. Les passagers, eux, se répètent : une dizaine de modèles, souvent les mêmes têtes. Au vu du scope, c’est entendable, mais ça participe à cette impression de tourner en rond une fois la mécanique comprise.

La claque derrière la tête
Le twist, c’est le règlement intérieur. Au fil de la journée, des interdits s’accumulent : ne pas manger, ne pas dormir, ne pas se couper les ongles de pied, ne pas passer de coups de téléphone. Le premier arrêt se passe sans contrainte, puis vers le deuxième ou le troisième, la règle tombe. Il faut alors se retourner, tendre le bras et coller une petite claque derrière la tête du contrevenant, tout en sachant qu’on ne regarde plus la route.
Le rétroviseur devient donc l’outil le plus important du bus, et c’est là que le jeu trouve sa tension. Les bruitages servent d’alerte : des ronflements, le bip du micro-ondes où mijote le poisson, des voix de passagers. On entend qu’il faut se retourner avant même de voir le problème. Et plus la journée avance, plus la musique accélère, au sens propre comme au sens figuré, jusqu’à devenir un petit peu oppressante. Une seule boucle musicale, mais qui monte en pression avec les arrêts, ça marche très bien.
Attention à ne pas frapper au hasard. Un passager giflé sans avoir enfreint le règlement reste définitivement mécontent et ne donne aucun thank you à la descente. La jauge de satisfaction du bus descend, et si elle atteint zéro à l’arrivée, l’arrêt est un arrêt dans le vide. Il faut donc arbitrer en permanence entre perdre du temps à corriger et arriver à l’heure.

Une expérience, pas un gros jeu
Quatre heures pour voir défiler le générique, et il ne me reste que deux succès sur les quinze du jeu, tous assez simples à débloquer. Le prix aide à avaler la pilule : 4,99 € sur Steam, un rapport prix et amusement vraiment très bon. Sur PC en ultra wide comme sur le Steam Deck de Valve, ça tourne très bien, sans aucun problème, même si l’écran large offre un peu plus de visibilité et rend la conduite un peu plus simple.
Le problème n’est pas la durée, c’est la profondeur. Il n’y a pas de game over : une journée ratée à cinq thank you reste sans conséquence, les points acquis sont conservés, et il est quasiment impossible de n’en récolter aucun puisque les deux premiers arrêts sont libres de contraintes. Les accidents ne laissent aucune trace, seuls les gros camions, les bennes à ordures et le décor ralentissent le bus. On peut picorer par runs de dix à quinze minutes et progresser quand même.
Reste une seule carte, une dizaine de têtes de passagers et des objets aux bonus assez aléatoires. On atteint vite un palier d’apprentissage maximal, et c’est là que le titre montre ses limites. L’idée est bonne, l’ambiance est vraiment sympa, la direction artistique est singulière, mais il manque de profondeur pour être vraiment intéressant. J’aurais aimé plus de variations, plus de maps différentes.

- Une direction artistique monochrome immédiatement reconnaissable
- Le twist des règles et des claques, qui oppose le rétroviseur à la route
- Un rapport prix et amusement très bon, à 4,99 €
- Une musique qui rentre dans la tête
- Une seule carte et une dizaine de modèles de passagers
- Aucune sanction réelle, ni game over ni dégâts
- Un sentiment de répétition qui s'installe assez vite
Alors oui, Thank You Bus Driver est un vrai petit projet de Double Fine, quelque chose d’atypique sorti à petit prix, et j’ai passé quatre heures sympathiques dessus. Mais je garde la même réserve qu’en le lançant : c’est une expérience plus qu’un jeu, et je ne suis pas certain de m’en souvenir dans deux ou trois ans. À prendre pour ce qu’il est, une parenthèse de bus absurde à cinq euros, pas comme le prochain grand jeu du studio.



